La rédaction du Patriote

Archive for the ‘Culture’ Category

King Eric enchaîné

In Culture, n°2305 on 9 décembre 2011 at 12:08

Eric Cantona interprète le Père Ubu dans la pièce Ubu enchaîné. Après Grasse, cette farce sur la dictature de la liberté se jouera à Nice. Cantona y est époustouflant.

Au théâtre de Grasse le week-end dernier, Eric Cantona interprétait le rôle d’Ubu dans Ubu enchaîné, œuvre d’Alfred Jarry. Cette pièce écrite en 1900 et peu jouée a été revisitée par le metteur en scène anglais Dan Jemmet. Dans cette suite d’Ubu roi, Père Ubu ne veut plus diriger et décide de devenir esclave pour servir quiconque le voudra. Mais son caractère autoritaire, sa personnalité despotique prenne le dessus et bientôt les hommes libres viendront le voir, lui dans sa prison pour lui demander de les libérer et de les servir. Pour, Alfred Jarry, choisir l’esclavage serait ainsi la liberté tandis que les hommes libres seraient prisonniers de leurs décisions. Les notions de liberté et de dictature ne sont donc pas toujours là où l’on croit. Telle est la morale perverse de cette pièce qui, dans un délire de mots et de situations, voit en l’humanité une finalité absurde et inévitable. Jarry connaissait bien les vices et les travers humains.

Mettre en scène le texte de Jarry n’est jamais facile tant le vocabulaire, les formulations et la langue employés sont précises et grotesque. Ne pas faire trop, ni trop peu. Cantona y met toute son énergie et se déchaîne sur son fauteuil dont il ne bougera pas de toute la pièce. Enfermé derrière des barreaux, l’action d’un rideau le révèle au spectateur puis le cache, le révèle à nouveau et ainsi de suite. L’iconoclaste Dan Jemmet a fait preuve d’inventivité et de prises de risque en choisissant une représentation absurde, presque abstraite, resserrée autour de 3 acteurs et un mécanisme digne des théâtres de Guignol mettant en scène sur la scène le Père Ubu. Théâtre dans le théâtre. Père Ubu est un Guignol grotesque et terrifiant.

Face à lui, Giovanni Calo interprète ces « hommes libres » au travers de sa voix ou d’objets comme un œuf, des tartines de pain, des fleurs, etc. Il fait ce lien entre les actes et peu à peu se retrouve abattu par le personnage du père Ubu. « Corneguidouille ! Merdre ! » La voix rocailleuse à l’accent méditerranéenne de Cantona dévale le texte de Jarry avec plaisir et truculence. Il impose son charisme et sa présence à la terre entière. Il est le père Ubu dans toute sa hargne et son énergie. Dans l’intimité de la salle du théâtre de Grasse, il harangue le public avec à ses côtés la vulgaire Mère Ubu habillée comme une prostituée. Il est le Roi. King Eric manie les insultes jarriesque aussi bien que le ballon, avec toute la prétention et l’assurance qu’il faut. Cantona est le parfait guignol de cette farce terrifiante où Dan Jemmett réussit à marier sa mise en scène avec le texte de Jarry sans que la particularité de l’un ne vienne éteindre la force de l’autre. Du grand art et du beau théâtre.

Julien Camy

Ubu enchaîné – Théâtre National de Nice du 14 au 17 décembre

http://www.tnn.fr – 04 93 13 90 90

Un autre festival possible

In Cette semaine dans Le Patriote, Culture, n°2300 on 4 novembre 2011 at 11:45

« Tel un diable hautain planqué entre le sommet du G20 de Cannes et le [Festival] Manca* niçois annuel, le Festival Manké – dixième édition ! –  offre en 2011 une riche mixture (dé)mondialisée, qui met en lumière encore et toujours la marge et les avant-gardes. » Voilà comment les trois fondateurs présentent cette édition. Car le festival Manké, c’est trois artistes-performeurs : Marcel Bataillard, Frédérik Brandi et Kristof Everart. Une réunion d’esprits « insupportables ». C’est ainsi que les a défini Ben Vautier.

Les Insupportables présentent en 2011, la dixième édition de leur festival Manké. Evidemment, toujours à la même période, celle du festival des Manca. N’y voyait pas là une coïncidence fortuite et si vous leur demandez s’il y a un lien, ils vous répondront la formule classique : « toutes ressemblance avec un festival existant… » etc. Insupportables, on vous a dit. Cependant, depuis 10 ans ils proposent des créations et performances artistiques piquantes, déroutantes, originales, impolies, incorrectes…« Indifféremment qualifiés par les braves gens de staliniens de droite, nazis de gauche, crapules pro-Serbes, Corses dégénérés ou snobs incohérents, les trois insupportables, proclamant avec Oscar Wilde que « l’art médiocre est toujours le fruit de bonnes intentions », tentent depuis quelques années de revitaliser la fonction sociale volcanique du happening, en réalisant des interventions musicales, picturales et littéraires qui ne fréquentent le bon goût qu’avec la plus extrême modération. » peut-on lire sur leur site. Tout cela est donc hors des circuits traditionnels et se veut libre de ton, de sujets, de formes. La libre création s’exprime sans aucun filet « hors des frontières de l’UE, de l’OMC et de l’ONU. »

G20Q. Pour cette nouvelle édition (10, 12 et 19 novembre), il y aura des performances (le 10), des performances+ciné-concerts+performances (le 12) et des concerts (le 19). Les trois zigotos insupportables parfois appelés les Guignols Band ou Power Trio en seront bien évidemment avec à côté d’eux : Guignol’s Band, Fabien de Chavanes, Vladimir Poutine&Guest, René Clair, Erik Satie, Provoko Al Fracaso…

Les Insupportables ouvriront le festival avec une performance intitulée « La… Culture. ». Les titres des autres performances et concerts restent énigmatiques mais notre attention altermondialiste se portera sur le « G20Q ? », le « Welcome » (12/11) ou le « New Global Disorder » (19/11), et notre sens du jeu de mot aime bien le « Petit bal perdu » (12/11).

Cela peut paraître n’importe quoi, mais ça ne l’est pas du tout. Bien au contraire, ce festival de musique contemporaine et d’happenings titillent et dérangent les méninges comme il le faut. Il fait rire et c’est rare dans le milieu de l’art et de la musique contemporaine (ou moderne) plutôt coincé.

R.C.

 

*Voir Patriote de la semaine dernière

Plus d’infos sur : http://lesinsupportables.com/

Le temps de lecture

In Culture, n°2296, Politique, Social on 6 octobre 2011 at 17:35

Le Festival du livre de Mouans Sartoux fera sans doute durant ces trois jours un éloge de la lenteur. Pourtant, ce week-end festivalier va passer très vite. Rencontres, cinéma, concert…

 C’est devenu un rendez-vous incontournable de notre territoire. Le Festival de Mouans Sartoux marque le début de l’automne mais aussi un lieu de rencontres pour faire un point après l’été et regarder l’année qui vient. Et celle-ci va être chargée avec les élections présidentielles et législatives d’autant que ce même week-end, se tiennent les fameuses (ou fumeuses ?) primaires du Parti Socialiste. Il faut donc parier sur une affluence très forte dans les allées des différents gymnases, dans les salles de débats et de cinéma.

La crise économique et systémique qui se poursuit et s’aggrave en Europe fait monter une colère populaire. Face à cela les révolutions arabes du printemps derniers ont apporté le vent d’espoir, qu’une résistance et qu’un soulèvement populaire est possible. Et c’est cela et bien plus qui sera évoqué au cours du festival avec notamment la venue de la bloggeuse Lina Ben Mhenni et la projection d’un film sur la révolution tunisienne Plus jamais peur de Mourad Ben Cheikh. Des pistes transversales vont être évoquées avec la discussion entre elle et Stéphane Hessel sur les réseaux de résistance. En effet, le réseau social Facebook fut un des outils de cette révolution. Internet permet d’aller vite, mais jusqu’où ? Car si la vitesse fut bénéfique, il est difficile d’arrêter un mouvement qui aurait pourtant besoin de se poser.

Farfouiller. « Face à la frénésie on ne peut que s’interroger. Où allons-nous si vite ? Peut-on encore ralentir ? Le faut-il ? Comment ? Pourquoi ? » écrit dans son édito la commissaire du festival Marie-Louise Gourdon. Et cette vitesse exponentielle ne pousse-t-elle pas vers un avenir qui pourrait déjà être du passé ? Beaucoup de questions dont il faudra s’emparer. On regrette bien évidemment que le philosophe Paul Virilio n’ait pas pu venir, lui qui travaille depuis très longtemps sur la technologie et la vitesse dans notre société. La vitesse sera aussi déclinée dans le secteur économique, énergétique, sociétale, familiale…

Mais comme chaque année, ce n’est pas toujours dans les têtes d’affiche ou les noms connus que l’on trouvera notre bonheur mais plutôt dans ces écrivains, essayistes, romanciers, éditeurs d’art qui proposent des réflexions et des idées en marge ou différentes que les découvertes seront les plus belles : Gus Massiah, Hervé Kempf, Shumona Sinha, Henri Pena-Ruiz, Vincent Glenn… La liste est trop exhaustive, trop réductrice Il faut donc prendre le temps de fouiller, de farfouiller, de lire et de discuter avec les auteurs présents sur les stands. Ces trois jours vont donc malheureusement passer très vite.

Julien Camy

 

Niça Rebèla, hommage à Mauris

Daniel Daumas, Miquèy Montanaro, Christian Bezet, Vincent Sgaravizzi et Aurélie Peglion seront présents à la salle Léo Lagrange le dimanche à 11 heures pour un hommage au chanteur occitan Mauris. Ce dernier consacra son temps libre à la création de chants sur des poèmes occitans  contemporains. Seul avec sa guitare, mais aussi avec des groupes locaux, Mauris aimait faire découvrir la musique occitane et, par ce biais, la culture niçoise. Mauris est mort en début d’été. Le moment s’annonce riche en émotions.

Quelques films à ne pas manquer

Parmi la quinzaine de films présentés, quelques uns sont rares et ne doivent pas être manqués ! Tout d’abord, le documentaire Plus jamais peur de Mourad Ben Cheikh, présenté au dernier festival de Cannes revient sur les évènements révolutionnaires en Tunisie. Cette plongée au cœur de la révolution du Jasmin est encore tout fraîche. Puis, l’empêcheur de tourner en rond, Pierre Carles viendra présenter son dernier film Gruissan à la voile et à la rame. Avec son compère Philippe Lespinasse, ils sont partis à la rencontre d’une humanité en marge vivant le long de ce littoral.

Il y aura aussi Indices de Vincent Glenn. Ce documentaire courageux car le sujet n’était pas facile, réussit avec brio à démonter le système économique qui fait que le PIB est toujours l’indicateur de richesse le plus cité. Enfin, Gasland de Josh Fox parcourt les territoires américains où l’exploitation du gaz de schistes à fait des ravages. Si les sujets évoqués ne sont pas toujours très gais, La Source des femmes de Radu Mihaileanu est un bon remède. Dans un village d’Afrique du Nord, les femmes décident de faire la grève du sexe tant que les hommes n’iront pas chercher l’eau à la source. Le réalisateur du Concert, réalise un conte drôle et touchant, plein de vie, et sans concession.

Cinéalma, an VI

In Culture, n°2296 on 6 octobre 2011 at 17:32

Le festival Cinéalma s’est imposé comme un rendez-vous incontournable du cinéma dans notre région. Sa 6ème édition qui a lieu du 14 au 23 octobre 2011 à Carros, porte le bouillonnement d’une actualité et d’une création cinématographiques à la mesure des évènements et bouleversements qui ont marqué – et qui continuent de traverser- l’aire méditerranéenne.

 

Beaucoup des films programmés se font l’écho des (r)évolutions en cours – ou en gestation.

Durant 10 jours, la salle Juliette Greco projettera 26 films de 9 pays (Algérie, Egypte, Espagne, France, Iran, Italie, Liban, Maroc, Tunisie) dont 9 en avant-première et 7 inédits. Le public rencontrera les réalisateurs ou ceux qui ont participé au film. Sont annoncés : Carlos Saura, Radu Mihaileanu, Ismaël Ferroukhi, Danièle Arbid, Leila Kilani, Alice Rohrwacher, Abdelkrim Bahloul, Nader Takmil Homayoun, Agusti Vila, Mourad Ben Cheikh, l’actrice algérienne Biyouna (marraine de la 3è édition), l’acteur italien Rémo Girone…

La 6è édition de Cinealma propose de découvrir les films les plus récents produits des deux côtés de la Méditerranée. On sait déjà que au moins deux des films programmés représenteront leur pays pour l’Oscar du meilleur film étranger : Pa Negre (Pain noir) de Agusti Villaronga, pour l’Espagne, déjà récompensé par 9 goyas et (les stigmates de la guerre civile espagnole dans le regard d’un enfant) ; Terra Ferma de Emanuele Crialese, pour l’Italie, qui a obtenu le prix spécial du jury à Venise (Lampedusa aujourd’hui, ses pêcheurs, ses touristes et ses clandestins).

Est-ce propre à la Méditerranée, mais on remarquera la place des femmes, d’un côté comme de l’autre de la caméra dans La Source des femmes, Voyage à Alger, La Prima Cosa Bella, Sur la Planche (très prometteur premier long de fiction de Leïla Kilani) et le poids des religions Corpo Celeste, Habemus Papam, La Mosquée, Footnote, Le Chat du Rabbin.

L’Histoire et la mémoire. Fonctions essentielles du 7è art, l’histoire et la mémoire sont toujours au rendez-vous avec des mises en lumières (et des mises au point) précieuses : Les Hommes libres (dont une séance est réservée spécialement aux collégiens) et My Land.

Dans la même veine, à quelques nuances près, le public de Cinealma aura le privilège de voir en avant-première et en présence de l’acteur Remo Girone, le fameux scandale politico-financier de Parmalat porté à l’écran : Il Gioeillino de André Molaioli (ancien assistant de Nanni Moretti) sort dans plusieurs salles au printemps 2012.

Sans doute l’impatience est partagée de découvrir les premiers témoignages du printemps arabe : de Tunisie, Plus jamais peur et d’Egypte, 18 jours, films réalisés dans l’urgence, avec peu de moyens, mais si emblématiques.

Dans cette palette on a pu repérer, avec bonheur, les quatre films musicaux – ou dont la musique est le sujet – La 5ème corde, Microphone, Flamenco, Flamenco, Beyrouth Hôtel.

 

Beaucoup n’hésiteront pas à aller voir ou revoir le phénoménal Séparation de Ashrar Farhadi, d’autant qu’une rencontre est prévue avec celui qui a en a réalisé les bonus, le cinéaste iranien, auteur du film Téhéran, Nader Takmil Homayoun.

Les enfants se régaleront certainement avec Les Contes de la nuit de Michel Ocelot, le virtuose créateur de Kirikou, Azur et Asmar et Princes et Princesses.

Nul doute que, comme les éditions précédentes, le partage et la convivialité seront au rendez vous à la salle Juliette Greco et dans le hall avec, en plus des films et des rencontres à déguster, deux temps forts sont prévus avec les traditionnels repas des dimanche midi.

Le tarif des séances est toujours à 1 euro et une partie des recettes sera reversé, pour cette 6è édition, à l’association Aide Sans Fin Ni Faim qui soutient les enfants défavorisés de Madagascar.

 

Latifa Madani

 

La grille et le programme complet sur www.cinealma.fr

 

 

Le livre pour ralentir le monde ?

In Cette semaine dans Le Patriote, Culture, n°2295, Politique on 30 septembre 2011 at 08:46

« Où allons-nous si vite ? »Le thème du festival du livre 2011 de Mouans Sartoux s’interroge sur cette vitesse exponentielle que force notre société. Philosophes, essayistes, romanciers, bloggeuses, viendront échanger et débattre autour de cette réflexion marquée par les révolutions du printemps arabe.

Sinon, parmi les invités de l’année, on retrouve Fred Vargas, Lyonel Trouillot, Stephane Hessel, Raphael Enthoven, Hervé Kempf, Gus Massiah, Nicole Aubert… Un savant mélange entre le grand public et le plus pointu. Avant de détailler la programmation dans le prochain Patriote, Marie-Louise Gourdon, commissaire du Festival nous présente cette édition 2011.

 

De quel constat est parti ce thème ?

Nous vivons dans un monde d’accélération. Nous ressentons fortement cette frénésie dans la vie et dans l’activité familiale et professionnelle. Les outils technologiques nous embarquent dans cette vitesse. Ils nous font gagner du temps – et on les apprécie pour cela (mail, téléphone…)  mais dans un même temps, ils sont terriblement chronophages. Tout cela demande de communiquer beaucoup plus vite et donne l’impression d’être toujours en retard. Ainsi nous sommes toujours dans l’instant d’après. Alors est-ce que l’on gagne du temps ? Notre thème c’est une boîte pleine de questions qui toucheront les énergies propres toujours pas vraiment lancées contrairement au gaz de schiste qui va très vite, la pauvreté galopante, la question des femmes…

C’est pour cela que nous mettrons en avant des mouvements comme Slow food ou « Ville lente » qui vont en contrepoint de cette vitesse et exigent une prise de conscience.

Quand vous avez décidé du thème, rien ne s’était encore passé dans les pays arabes ?

Non, le thème a été décidé en décembre et en janvier les évènements ont commencé en Tunisie. Personne n’avait imaginé cela.

L’histoire se déroulait presque en direct sous nos yeux avec internet et twitter, que ce soit pour les évènements en Tunisie, Egypte, Lybie ou encore au Japon. Nous étions tout de suite au courant et on aurait aimé que cela aille toujours plus vite. J’ai eu le profond sentiment que la planète accélérait l’histoire.

Nous pouvions suivre tous ces évènements en simultané, et c’est là que naît ce sentiment d’accélération parce que des outils nous le font mesurer.

Qu’est ce que cela a modifié pour le festival ?

Justement nous nous sommes interrogés sur le printemps arabe et le rôle joué par les réseaux sociaux dans cette fulgurance/rapidité. Nous avons donc invité Lina Ben Mhenni, bloggeuse tunisienne durant les évènements qui va discuter avec d’autres invités autour de « Blog, twitter, facebook : les réseaux de la révolution ? ». Il y aura aussi un autre échange très important, entre elle et Stephane Hessel sur « L’engagement : des réseaux de résistance aux réseaux sociaux ». Et on n’évitera pas non plus d’avoir un regard critique car ces réseaux sociaux peuvent être pervertis par le pouvoir.

Peut-on dire que ce festival est un festival engagé ?

C’est un festival un peu total avec des débats, des rencontres, des films, de la musique… Et le livre comme le centre de tout : l’écrit.

Evidemment, nous posons des questions sur la société, le monde, etc… avec une pluralité des points de vue. Le fait même de se les poser est politique.

On devine quand même une sensibilité à gauche ?

Oui, mais il n’y a pas que des gens de sensibilité de gauche qui viennent au festival, à la fois comme invités et comme visiteurs. Nous tenons à cette pluralité d’invités. Nous voulons des personnes qui donnent un vrai sens à leur engagement et avec qui il est intéressant de discuter. Et le public qui vient est très varié. Nous désirons par ce festival faire avancer les choses dans les réflexions des spectateurs et des visiteurs.

 

Entretien réalisé par Julien Camy

Tiken, ce héraut !

In Cette semaine dans Le Patriote, Culture, n°2293 on 16 septembre 2011 at 11:05

Tiken Jah Fakoly arrive en interview vêtu d’un pantalon treillis et d’un simple tee-shirt noir où l’Afrique en rouge-vert-jaune prend la forme d’un revolver. Ce chanteur de reggae ivoirien était en concert à Cannes pour sa tournée African Revolution, titre de son dernier album. Très engagé politiquement du côté des sans-voix africains, ses chansons dénoncent depuis 1996 une politique africaine et internationale qui maintiennent ce continent sous le joug des puissants. Pour lui, l’Afrique c’est l’avenir. Durant ce concert très chaleureux à l’énergie positive, plus d’un millier de personnes ont ainsi chanté pour elle.

Quelle importance revêtent pour vous ces concerts en France ?

Il est important de parler un peu de l’histoire du continent africain. Pour une majorité d’occidentaux, l’histoire de l’Afrique commence avec l’esclavage mais avant la colonisation et l’esclavage, il y avait une société en place et une civilisation en marche. Cette civilisation fut capturée par 400 ans d’esclavage et de colonisation. L’Afrique est aujourd’hui dans un processus normal de démocratisation et de développement. Cela ne fait que 50 ans que nous sommes devenus nation. Il faut donner le temps à l’Afrique d’avancer. Elle connait actuellement les difficultés que tous les pays développés ou en voie de développement ont connu : coup d’Etat, corruption, détournement de fonds. Tous les maux qui minent le continent africain ont existé en France. Notre rôle est donc de donner partout dans le monde de vraies informations sur l’Afrique de telle sorte que l’on puisse avoir un autre regard sur l’homme noir ou Africain. Si on avait expliqué la vraie histoire, ce regard n’aurait pas été le même.

Pour reprendre le titre de votre album, African revolution, la révolution doit se faire par l’éducation ?

Oui, il faut réussir à réveiller les peuples pour qu’ils prennent leur destin en main. Une seule personne ne peut pas mener ce combat. C’est ensemble dans un même pays ou dans un même continent que l’on peut gagner tous les combats. Pendant 50 ans, les dirigeants africains ont fait croire qu’ils détenaient le pouvoir. Non, c’est le peuple qui l’a. Mais comme celui-ci est désuni, dispersé, il n’a pas de force. Aujourd’hui, les peuples de la Tunisie, de l’Egypte, de la Lybie se sont levés pour dire non. Or, dans ces pays, on peut voir que le niveau d’éducation est plus élevé qu’en Afrique noire. Celle-ci va forcément se révolter dans 10-15 ans. Les dirigeants ont maintenu le peuple dans l’ignorance avec l’aide des médias d’Etat. Mais aujourd’hui avec internet, la jeunesse découvre que tout ne va pas bien. Au fur et à mesure, les gens vont profiter des réseaux sociaux pour communiquer entre eux et vont faire la démonstration de leur force. La révolution doit donc passer par l’éducation, c’est la clé du développement, de l’éveil.

Vous militez depuis longtemps pour l’annulation de la dette africaine. Cette crise financière que connait l’occident – babylone – c’est pour vous un juste retour des choses ?

Vous savez, il y a plus de 30 ans, Bob Marley disait « Babylone will fall down » Babylone va tomber. C’était une prophétie. Et cela confirme que, vu les problèmes économiques des pays occidentaux, l’Afrique est l’avenir, le futur. Tout y est à faire alors qu’ici tout a été fait. Nous n’avons pas à désespérer, on détient presque toutes les matières premières dont les pays occidentaux ont besoin pour continuer leur business. La Côte d’Ivoire produit 40% du chocolat que vous avez dans vos supermarchés. Avec les 20% que détient le Ghana, 60% de la production mondiale de cacao provient de deux pays africains. Pour le café, les bananes… c’est pareil. L’Afrique est l’avenir et notre rôle c’est de faire savoir à cette jeunesse africaine que sa place est à la maison. Si tout le monde part qui viendra faire notre révolution? On souhaite qu’ils étudient en occident, mais retournent en Afrique car c’est là bas que les choses vont se passer.

Dans votre chanson Vieux père, vous posez le problème de cette jeunesse qui tend la main…

Une jeunesse qui tend la main ne peut pas prendre position. Tant qu’elle aura la main tendue, les politiques leur donneront de l’argent et s’imposeront. Alors qu’une jeunesse qui pense, qui réfléchit, qui essaye de créer des choses, peut imposer ses conditions. Cela me choque en Afrique quand je sors de l’aéroport et que des jeunes me demandent de l’argent, presque agressifs. On ne peut pas faire de révolution avec une jeunesse qui tend la main. C’est un comportement que je dénonce.

En Côte d’Ivoire, les conditions politiques sont réunis pour un renouveau ?

Notre président a récupéré son fauteuil dans des conditions difficiles mais la démocratie a triomphé. Celle-ci donne la parole au peuple. La révolution viendra peut-être dans 15 ans mais pour l’instant, on opte pour la démocratie et on attend de voir si les dirigeants font les choses comme il faut.

En tant qu’artiste, quel rôle avez-vous à jouer ?

Nous devons dire aux populations de se réconcilier et de se parler. C’est ensemble que l’on va gagner tous les combats. En Côte d’Ivoire, il y a le problème des ethnies : 62 réparties en 4 grands groupes. Pendant des années, chacun a lutté pour accéder au pouvoir. Cela ne nous a rien apporté. Dans un quartier populaire, les différentes ethnies et religions vont toutes dans le même hôpital pourri, dans la même école pourrie à 120 par classe. Cela ne sert à rien de se battre entre nous. Il faut se tenir la main pour réclamer de meilleures conditions de vie. L’ennemi du chrétien ce n’est pas le musulman. L’ennemi du Baoulé ce n’est pas le Bété (ethnies ivoiriennes). Voilà ce que nous, artistes, devons leur dire.

Dans vos albums, il y a une dimension pédagogique. Cela a été votre cheminement intellectuel ?

L’album Mangercratie en 96 s’adressait aux hommes politiques africains : « Allez dire aux hommes politiques qu’ils enlèvent nos noms dans leur business, on a tout compris / Ils nous utilisent comme des chameaux dans des conditions qu’on déplore Et nous mènent souvent bateau vers des destinations qu’on ignore ». Cette destination qu’on ignorait en 96 est celle de 2010 où l’on se tapait dessus.

Puis en 99, il y a l’album Cours d’histoire. Dans un pays cosmopolite comme la Côte d’Ivoire, il n’était pas très intelligent de parler de nationalisme et d’ivoirité. Ainsi, j’ai voulu faire un cours d’histoire pour expliquer aux populations que l’on est tous venus d’ailleurs pour peupler ce pays. Puis, je me suis attaqué au mot qui mine notre pays. L’album Françafrique en 2002 ne vise pas que la France mais l’Occident et sa politique.

La colonisation économique ?

On nous a donné une photocopie de l’indépendance en 1960. Une indépendance politique sans indépendance économique, n’est qu’une photocopie d’indépendance. La France et les pays occidentaux ont continué à imposer leurs entreprises à nos dirigeants et tous ceux qui s’y sont imposés ont été soit assassinés, soit éjectés du pouvoir comme Patrice Lumumba au Congo, Kwame Nkrumah au Ghana, Thomas Sankara au Burkina Faso. Et à leur place, des marionnettes ont continué à brader nos richesses. Il était important que j’explique à la population par la chanson pourquoi nous sommes dans cette situation.

Vous ne voyez pas votre travail d’artiste sans engagement politique ?

Je fais du reggae. Et le reggae c’est la musique de l’éveil des consciences, de l’éducation. Le reggae prend position pour les sans-voix qui voudraient s’exprimer mais qui n’en ont pas la possibilité. Donc, même si on ne fait pas de politique, on a l’obligation de la suivre de près pour informer la majorité des populations manipulées par les politiques.

Propos recueillis par Julien CAMY

Des vitamines musicales !

In Culture, n°2291 on 31 août 2011 at 16:29

 Les concerts de septembre à Cannes s’annoncent sous de très bons auspices. Ce rendez-vous vient comme une vitamine C un matin de rentrée.Et en cette période, on avait bien besoin de cette énergie musicale.

Tout commence le mercredi 7 septembre par la voix, le texte et le rythme pour une première soirée plutôt branchée sur l’alternateur hip-hop. Saul Williams, découvert dans le film Slam (1998), s’affirme peu à peu comme une voix indépendante du trip-hop-slam et dont les performances scéniques sont toujours remarquées. Car il n’est pas resté cantonné dans son pré carré, il est allé voir si l’herbe était aussi verte du côté du pop-rock, du blues, de la new-wave, comme son dernier album en atteste. Puis suivront les trublions français de Stupeflip. Toujours à visage caché et en totale indépendance des maisons de disques, ils viennent de sortir un de leurs meilleurs albums et un des meilleurs de 2011. Leur hip-hop ne ressemble à rien de connu et s’ils font sourire par leurs paroles complètement disjonctées, ils ne sont pas là pour faire rire. Bien au contraire. Soigneusement arrangé musicalement, véritable travail d’orfèvre, leur nouvel opus est un pur régal dans lequel on découvre toujours de nouvelles choses, de nouveaux sons et de nouveaux mots et avec lequel, surtout, Stupeflip continue à construire un univers hargneux, désenchanté, poétique, rythmique… Sans concession et terriblement surprenant. Ils sont rares sur scène car ils disent ne pas trop aimer cela. On sera d’autant plus heureux d’y être.

Le jeudi, le palais bougera au rythme du reggae. On se demande d’ailleurs comment la sécurité pourrait éviter de petites fumeroles bleues de s’élever dans la salle. Drunksouls tout d’abord et leur rythmique reggae assez mainstream s’étirant vers le funk-pop. Ces français proposant des textes engagés feront un excellent préambule au concert de Tiken Jah Fakoly. Le chanteur ivoirien sera enfin dans la région après avoir du annuler son concert à Nice pour des raisons politiques en début d’année. En effet, la Côte d’Ivoire était alors en plein conflit suite aux élections présidentielles. Car Tiken Jah Fakoly est devenu en quelques années une voix africaine très importante tant dans la chanson que dans l’expression d’un mal-être social, humain et sociétal. Dès le début, son travail musical, reprenant les traces d’Alpha Blondy, s’est intéressé par ses textes à refaire l’histoire de l’Afrique. Certains titres de ces albums attestent de cet engagement Mangercratie (1996), Cours d’histoire (1999), Françafrique (2002) jusqu’à son dernier African revolution. Proposant un reggae si africain mais aux influences de plus en plus larges, les concerts de Tiken Jah Fakoly sont toujours des moments très forts de partage, de réflexion et d’engagement humain.

Le dernier soir, Killtronic ouvrira la scène avec un rock aux pointes électro pour surtout laisser la place aux Stranglers. Groupe mythique des années 70-80, ils continuent d’envoyer les watts avec leur punk rock plein d’assurance et de résonnances reggae (« Peaches ») ou plus pop postpsyché (« Golden Brown »). Les Stranglers, c’était et c’est toujours une époque et un univers sur le fil du rasoir.

JC.

 Les 7, 8 et 9 septembre au Palais des festivals de Cannes

Infos billetterie : 04.92.98.62.77