La rédaction du Patriote

King Eric enchaîné

In Culture, n°2305 on 9 décembre 2011 at 12:08

Eric Cantona interprète le Père Ubu dans la pièce Ubu enchaîné. Après Grasse, cette farce sur la dictature de la liberté se jouera à Nice. Cantona y est époustouflant.

Au théâtre de Grasse le week-end dernier, Eric Cantona interprétait le rôle d’Ubu dans Ubu enchaîné, œuvre d’Alfred Jarry. Cette pièce écrite en 1900 et peu jouée a été revisitée par le metteur en scène anglais Dan Jemmet. Dans cette suite d’Ubu roi, Père Ubu ne veut plus diriger et décide de devenir esclave pour servir quiconque le voudra. Mais son caractère autoritaire, sa personnalité despotique prenne le dessus et bientôt les hommes libres viendront le voir, lui dans sa prison pour lui demander de les libérer et de les servir. Pour, Alfred Jarry, choisir l’esclavage serait ainsi la liberté tandis que les hommes libres seraient prisonniers de leurs décisions. Les notions de liberté et de dictature ne sont donc pas toujours là où l’on croit. Telle est la morale perverse de cette pièce qui, dans un délire de mots et de situations, voit en l’humanité une finalité absurde et inévitable. Jarry connaissait bien les vices et les travers humains.

Mettre en scène le texte de Jarry n’est jamais facile tant le vocabulaire, les formulations et la langue employés sont précises et grotesque. Ne pas faire trop, ni trop peu. Cantona y met toute son énergie et se déchaîne sur son fauteuil dont il ne bougera pas de toute la pièce. Enfermé derrière des barreaux, l’action d’un rideau le révèle au spectateur puis le cache, le révèle à nouveau et ainsi de suite. L’iconoclaste Dan Jemmet a fait preuve d’inventivité et de prises de risque en choisissant une représentation absurde, presque abstraite, resserrée autour de 3 acteurs et un mécanisme digne des théâtres de Guignol mettant en scène sur la scène le Père Ubu. Théâtre dans le théâtre. Père Ubu est un Guignol grotesque et terrifiant.

Face à lui, Giovanni Calo interprète ces « hommes libres » au travers de sa voix ou d’objets comme un œuf, des tartines de pain, des fleurs, etc. Il fait ce lien entre les actes et peu à peu se retrouve abattu par le personnage du père Ubu. « Corneguidouille ! Merdre ! » La voix rocailleuse à l’accent méditerranéenne de Cantona dévale le texte de Jarry avec plaisir et truculence. Il impose son charisme et sa présence à la terre entière. Il est le père Ubu dans toute sa hargne et son énergie. Dans l’intimité de la salle du théâtre de Grasse, il harangue le public avec à ses côtés la vulgaire Mère Ubu habillée comme une prostituée. Il est le Roi. King Eric manie les insultes jarriesque aussi bien que le ballon, avec toute la prétention et l’assurance qu’il faut. Cantona est le parfait guignol de cette farce terrifiante où Dan Jemmett réussit à marier sa mise en scène avec le texte de Jarry sans que la particularité de l’un ne vienne éteindre la force de l’autre. Du grand art et du beau théâtre.

Julien Camy

Ubu enchaîné – Théâtre National de Nice du 14 au 17 décembre

http://www.tnn.fr – 04 93 13 90 90

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