La rédaction du Patriote

Tiken, ce héraut !

In Cette semaine dans Le Patriote, Culture, n°2293 on 16 septembre 2011 at 11:05

Tiken Jah Fakoly arrive en interview vêtu d’un pantalon treillis et d’un simple tee-shirt noir où l’Afrique en rouge-vert-jaune prend la forme d’un revolver. Ce chanteur de reggae ivoirien était en concert à Cannes pour sa tournée African Revolution, titre de son dernier album. Très engagé politiquement du côté des sans-voix africains, ses chansons dénoncent depuis 1996 une politique africaine et internationale qui maintiennent ce continent sous le joug des puissants. Pour lui, l’Afrique c’est l’avenir. Durant ce concert très chaleureux à l’énergie positive, plus d’un millier de personnes ont ainsi chanté pour elle.

Quelle importance revêtent pour vous ces concerts en France ?

Il est important de parler un peu de l’histoire du continent africain. Pour une majorité d’occidentaux, l’histoire de l’Afrique commence avec l’esclavage mais avant la colonisation et l’esclavage, il y avait une société en place et une civilisation en marche. Cette civilisation fut capturée par 400 ans d’esclavage et de colonisation. L’Afrique est aujourd’hui dans un processus normal de démocratisation et de développement. Cela ne fait que 50 ans que nous sommes devenus nation. Il faut donner le temps à l’Afrique d’avancer. Elle connait actuellement les difficultés que tous les pays développés ou en voie de développement ont connu : coup d’Etat, corruption, détournement de fonds. Tous les maux qui minent le continent africain ont existé en France. Notre rôle est donc de donner partout dans le monde de vraies informations sur l’Afrique de telle sorte que l’on puisse avoir un autre regard sur l’homme noir ou Africain. Si on avait expliqué la vraie histoire, ce regard n’aurait pas été le même.

Pour reprendre le titre de votre album, African revolution, la révolution doit se faire par l’éducation ?

Oui, il faut réussir à réveiller les peuples pour qu’ils prennent leur destin en main. Une seule personne ne peut pas mener ce combat. C’est ensemble dans un même pays ou dans un même continent que l’on peut gagner tous les combats. Pendant 50 ans, les dirigeants africains ont fait croire qu’ils détenaient le pouvoir. Non, c’est le peuple qui l’a. Mais comme celui-ci est désuni, dispersé, il n’a pas de force. Aujourd’hui, les peuples de la Tunisie, de l’Egypte, de la Lybie se sont levés pour dire non. Or, dans ces pays, on peut voir que le niveau d’éducation est plus élevé qu’en Afrique noire. Celle-ci va forcément se révolter dans 10-15 ans. Les dirigeants ont maintenu le peuple dans l’ignorance avec l’aide des médias d’Etat. Mais aujourd’hui avec internet, la jeunesse découvre que tout ne va pas bien. Au fur et à mesure, les gens vont profiter des réseaux sociaux pour communiquer entre eux et vont faire la démonstration de leur force. La révolution doit donc passer par l’éducation, c’est la clé du développement, de l’éveil.

Vous militez depuis longtemps pour l’annulation de la dette africaine. Cette crise financière que connait l’occident – babylone – c’est pour vous un juste retour des choses ?

Vous savez, il y a plus de 30 ans, Bob Marley disait « Babylone will fall down » Babylone va tomber. C’était une prophétie. Et cela confirme que, vu les problèmes économiques des pays occidentaux, l’Afrique est l’avenir, le futur. Tout y est à faire alors qu’ici tout a été fait. Nous n’avons pas à désespérer, on détient presque toutes les matières premières dont les pays occidentaux ont besoin pour continuer leur business. La Côte d’Ivoire produit 40% du chocolat que vous avez dans vos supermarchés. Avec les 20% que détient le Ghana, 60% de la production mondiale de cacao provient de deux pays africains. Pour le café, les bananes… c’est pareil. L’Afrique est l’avenir et notre rôle c’est de faire savoir à cette jeunesse africaine que sa place est à la maison. Si tout le monde part qui viendra faire notre révolution? On souhaite qu’ils étudient en occident, mais retournent en Afrique car c’est là bas que les choses vont se passer.

Dans votre chanson Vieux père, vous posez le problème de cette jeunesse qui tend la main…

Une jeunesse qui tend la main ne peut pas prendre position. Tant qu’elle aura la main tendue, les politiques leur donneront de l’argent et s’imposeront. Alors qu’une jeunesse qui pense, qui réfléchit, qui essaye de créer des choses, peut imposer ses conditions. Cela me choque en Afrique quand je sors de l’aéroport et que des jeunes me demandent de l’argent, presque agressifs. On ne peut pas faire de révolution avec une jeunesse qui tend la main. C’est un comportement que je dénonce.

En Côte d’Ivoire, les conditions politiques sont réunis pour un renouveau ?

Notre président a récupéré son fauteuil dans des conditions difficiles mais la démocratie a triomphé. Celle-ci donne la parole au peuple. La révolution viendra peut-être dans 15 ans mais pour l’instant, on opte pour la démocratie et on attend de voir si les dirigeants font les choses comme il faut.

En tant qu’artiste, quel rôle avez-vous à jouer ?

Nous devons dire aux populations de se réconcilier et de se parler. C’est ensemble que l’on va gagner tous les combats. En Côte d’Ivoire, il y a le problème des ethnies : 62 réparties en 4 grands groupes. Pendant des années, chacun a lutté pour accéder au pouvoir. Cela ne nous a rien apporté. Dans un quartier populaire, les différentes ethnies et religions vont toutes dans le même hôpital pourri, dans la même école pourrie à 120 par classe. Cela ne sert à rien de se battre entre nous. Il faut se tenir la main pour réclamer de meilleures conditions de vie. L’ennemi du chrétien ce n’est pas le musulman. L’ennemi du Baoulé ce n’est pas le Bété (ethnies ivoiriennes). Voilà ce que nous, artistes, devons leur dire.

Dans vos albums, il y a une dimension pédagogique. Cela a été votre cheminement intellectuel ?

L’album Mangercratie en 96 s’adressait aux hommes politiques africains : « Allez dire aux hommes politiques qu’ils enlèvent nos noms dans leur business, on a tout compris / Ils nous utilisent comme des chameaux dans des conditions qu’on déplore Et nous mènent souvent bateau vers des destinations qu’on ignore ». Cette destination qu’on ignorait en 96 est celle de 2010 où l’on se tapait dessus.

Puis en 99, il y a l’album Cours d’histoire. Dans un pays cosmopolite comme la Côte d’Ivoire, il n’était pas très intelligent de parler de nationalisme et d’ivoirité. Ainsi, j’ai voulu faire un cours d’histoire pour expliquer aux populations que l’on est tous venus d’ailleurs pour peupler ce pays. Puis, je me suis attaqué au mot qui mine notre pays. L’album Françafrique en 2002 ne vise pas que la France mais l’Occident et sa politique.

La colonisation économique ?

On nous a donné une photocopie de l’indépendance en 1960. Une indépendance politique sans indépendance économique, n’est qu’une photocopie d’indépendance. La France et les pays occidentaux ont continué à imposer leurs entreprises à nos dirigeants et tous ceux qui s’y sont imposés ont été soit assassinés, soit éjectés du pouvoir comme Patrice Lumumba au Congo, Kwame Nkrumah au Ghana, Thomas Sankara au Burkina Faso. Et à leur place, des marionnettes ont continué à brader nos richesses. Il était important que j’explique à la population par la chanson pourquoi nous sommes dans cette situation.

Vous ne voyez pas votre travail d’artiste sans engagement politique ?

Je fais du reggae. Et le reggae c’est la musique de l’éveil des consciences, de l’éducation. Le reggae prend position pour les sans-voix qui voudraient s’exprimer mais qui n’en ont pas la possibilité. Donc, même si on ne fait pas de politique, on a l’obligation de la suivre de près pour informer la majorité des populations manipulées par les politiques.

Propos recueillis par Julien CAMY

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